On sait peu de choses de Noël Tuot sinon qu’il signa voici plus de vingt ans une poignée de livres irréductibles et rageurs dans lesquels l’amour et la haine de la poésie se virent entrelacés de force dans un vacarme si assourdissant; l’époque, qui avait des chats plus conciliants à fouetter, préféra visiblement y faire la sourde oreille.

Les encouragements de Roland Barthes comme le regard bienveillant porté sur lui par l’aîné André Dhôtel, voisin ardennais, demeurèrent impuissants à arracher cet incongru personnage à l’anonymat.

 

Une poignée de livres disait-on, il est vrai bien malcommodes à situer sur l’échiquier des belles-lettres tant ils semblent tous n’aller qu’à sauts et à gambades parmi les genres – et sans jamais s’attarder plus de temps qu’il n’en faut pour dire merde à chacun.

Théâtre, roman, poésie s’y trouvent ainsi équarris de concert à force de syllogismes fumants ou babil dangereux dans une espèce de « fureur énonciative » pourtant tenue au col, jamais épanchée, brève, même, comme le poing sur le nez, et pourtant longue comme la douleur qui en résulte.

Mufle comme pas deux, cet impayable cabochard ne prend nul gant jamais, sinon pour souffleter la muse, vieille dame indigne qui pour avoir été déjà troussée cent fois et combien plus, n’en a pas pour autant livré tous les secrets que Tuot entend bien tenter de mettre à jour en brisant de force tous les abolis bibelots à sa portée.

Tuot ne rime pas, ne pousse sa pente dans aucun éther. Il fulmine avec un sens immensément tendre et drôle de la colère. Presque toujours il s’en prend à Rimbaud, la vieille Rimbe de la vulgate, qui comme Tintin, comme Mickey Mouse, est à tout le monde mais dont la geste définitive semble interdire à tout poète venu après d’œuvrer tranquille sans avoir à ramper dans les restes.

 

Il faut claironner pour l’heure que Tuot est de retour. Par la grâce d’une trouvaille hasardeuse. Armelle Dumoulin a redécouvert, on ne sait où au juste, ni comment, ce formidable « monologue à deux voix» épuisé depuis longtemps, scandaleusement oublié par à peu près tous et qui a pour titre celui de la chanson fameuse « Le Curé de Camaret» (dont à peu près tous se souviennent) et qui est ce que nous avons eu l’occasion d’entendre ou de lire de plus féroce et tuant depuis longtemps.

 

Biographie au pas de course d’un paysan malgré lui poète (il a la tête pourrie d’images réellement somptueuses et sa langue fourche sans cesse sur les métaphores les plus hardies) devenu par quels mystérieux détours (« je n’étais pas mystique ») le malheureux « dernier curé de Camaret », c’est un texte frontal, aussi rythmé que désaccordé, dont la verve triste emporte tout sur son titubant passage. Une certaine perplexité gagne le lecteur à la découverte de ce récit étrange où l’on croit parfois déchiffrer (plus ou moins à raison) du Bernanos réécrit par Arthur Cravan ou Jaques Vaché, bringuebalant son corps sans graisse à tous les points cardinaux de la littérature monstre et des salles de garde, se résolvant pour finir à la lisière du fantastique et du grotesque en un orgasme battu froid de chien mouillé.

Tuot (comme le prêtre bipolaire qu’il ventriloque et jette au feu) s’emploie dans son entier aussi bien à rêver debout qu’à fabriquer à mesure des songes une pensée hirsute et mobile, s’articulant autour de sensations brutes, spéculations folles, paradoxes huileux. S’y mêlent le pathétique des situations (le banquet d’ordination), l’euphorie d’une langue tapageuse, la lucidité à vif d’un grand sceptique, la majesté de visions poétiques rares et l’humour qui les griffe aussitôt que ces dernières ont été exposées.

 

Pour mettre avec elle en voix ce faux dialogue (un seul narrateur pour deux bouches), Armelle Dumoulin a fait appel au comédien Benjamin Abitan et il faut, pour commencer, louer ces deux étonnants libres diseurs d’avoir su restituer toute la force comique de ce texte mélancolique ébouillanté sans rien abîmer de son lancinant mystère. Avec une table grossière pour tout décor (tournant autour et la faisant tourner elle même un peu comme on fait pour convoquer les voix mortes), une bouteille de rouge faisant office de sablier, le duo donne à entendre le texte avec une jubilation toute communicative. Benjamin Abitan, composant patiemment sa descente en la langue, soupesant l’espace avec science travaille devant nous le texte à même son inquiétante étrangeté. A force de faire peur voilà qu’il fait rire. Armelle Dumoulin se rue dans le texte, le désarticule, se le jette en joue pour le recracher comme un tabac chiqué de travers, s’y rue à nouveau, bégaie dedans avec une gravité bouffonne. A force de faire rire, voilà qu’elle fait peur. De cet incessant et naturel passage d’humeurs entre deux acteurs complémentaires résulte cet inconfort joyeux qui déplace les vertèbres d’un public en alerte. La mise en scène minimale, le balayage en diagonale des codes fait mouche et adhère impeccablement à la matière même de l’écriture de Noël Tuot. On est sans cesse étonné par cet objet insolite épurant tous les genres spectaculaires à la fois (comme le faisait le livre des genres littéraires), de la conférence performée à l’invention d’un surprenant café-théâtre atonal, de la farce tragique et du divertissement comme acte noble à la présentation pure d’un vrai moment de poésie. Après ça il faudra bien « retremper ses bottes dans la boue du concret » mais le concret aura changé.

 

Florian Caschera